Au travers d’une série de portraits, le Courrier Australien vous propose de revenir sur le parcours de plusieurs des gagnants des 2024 French-Australian Excellence Awards. Lauréat dans la catégorie “Diversity, Inclusion & Gender Equality”, Jean Capdevielle s’engage depuis plusieurs années pour l’insertion des personnes aux handicaps visibles et invisibles en entreprise, encourageant une meilleure acceptation de ces profils extrêmement enrichissants au sein du milieu professionnel.
“Comme beaucoup de gens, j’étais un peu ce genre de personne qui, tant que tout va bien, ne s’intéressait pas aux problèmes qui nous concernent”. Mais il suffit parfois d’une nouvelle, d’un choc, pour façonner un engagement. En 2018, Jean Capdevielle apprend le diagnostic de ses deux enfants autistes et souffrants de TDAH, un trouble provoquant un déficit de l’attention. Arrive alors un long parcours du combattant, fait d’abord de déni, puis d’acceptation, avant de commencer à s’y intéresser peu à peu. “Et en m’y intéressant, je me suis rendu compte que pour tout ce qui était ‘diversité’ et ‘inclusion’ de ces handicaps invisibles, pas grand chose n’a été fait”, explique ce sudiste, originaire de Tarbes, aujourd’hui âgé de 46 ans.
Avant de rejoindre l’Australie, Jean Capdevielle réalise une école d’ingénieur à Paris, lui permettant de travailler dans le secteur de l’aéronautique en Amérique du Nord et en Europe, jusqu’en 2005, où l’opportunité de travailler sur l’île océanienne se dessine. “Le choix de se tourner vers l’Australie n’était pas du tout prémédité, j’avais vécu au Canada et j’y retournais souvent pour le travail”, détaille-t-il. D’abord pour un contrat de trois ans, Jean Capdevielle en a fait son pays de résidence jusqu’à aujourd’hui. “Et depuis, aucun regret”. En 2018, il devient “Value and Bid Marketing Director” chez Thales Australia.
“1 Australien sur 6 est touché par un cas de neurodiversité”
“Quand on vit avec ça au quotidien, forcément, on se projette”, avoue Jean Capdevielle. “On observe ce qu’il se passe à la maison, on lit aussi beaucoup”. Papa d’une petite fille, il comprend que l’autisme ne se manifeste pas de la même manière en fonction du sexe : “les filles ont énormément tendance à le masquer, ce qui leur demandent un effort surhumain toute la journée. Quand elle rentre, elle n’a plus d’énergie psychique, donc toutes les angoisses, les contrariétés et les stimulus sont exacerbés. Personne ne s’en rend compte à priori car ce sont des petits enfants modèles. Donc quand on voit ça, on ne peut pas s’empêcher de penser au boulot. Comme je suis dans une entreprise de technologies de pointe, avec des ingénieures dont la proportion de personnes neurodiverses est plus importante, on finit pas se dire : ‘mais s’il y a des collègues qui sont dans le même cas et qui le masquent toute la journée, qu’est ce le soir quand ils rentrent chez eux ?’ Ça doit être horrible”.
Jean Capdevielle note aussi l’écart d’exposition alloué à la neurodiversité et l’autisme face à d’autres causes sociétales majeures : “beaucoup de choses ont été faites pour tenter d’atteindre l’égalité hommes-femmes, également la cause LGBTQIA+ ainsi que les minorités aborigènes étant donné que nous sommes en Australie”, explique-t-il. “Par contre, en ce qui concerne les handicaps visibles et invisibles, c’est beaucoup moins évident, alors que les statistiques montrent que 20% des Australiens sont touchés par un handicap, et en ce qui concerne la neurodiversité, c’est 1 Australien sur 6, à divers niveaux évidemment”.
L’année du diagnostic, Jean Capdevielle décide de rejoindre le “Diversity & Inclusion council” de son entreprise, soucieux de pousser ces causes dans une sphère plus haute. Un an plus tard, il lance, avec ses collègues, une branche dédiée à l’accessibilité et la neurodiversité. Une première victoire, mais le chemin reste encore long : “à mon niveau, dans mon entreprise, je n’ai pas pour ambition de changer le monde, mais au moins essayer de promouvoir la prise de conscience et essayer d’implanter un certain nombres de choses qui facilitent la vie de ces personnes, pas seulement parce que c’est la chose à faire, mais aussi parce que du point de vue professionnel, c’est très intéressant. Apporter différentes opinions, approches, méthodes ou cultures, est une clé du succès ‘business’ selon moi.”
Pour pousser tout le monde vers le haut et favoriser l’épanouissement, il faut pouvoir mettre tous ses collaborateurs dans les meilleures conditions. “La diversité, c’est bien, mais sans inclusion, ça ne veut rien dire”, explique-t-il. Dans la notion d’inclusion rentre ainsi celle de prise de conscience : “beaucoup de gens ne sont pas encore diagnostiqués, donc ils ‘font avec’, avec tous les combats qu’ils mènent et toutes les difficultés au jour le jour”. Jean Capdevielle évoque aussi la honte qui en peut découler, “en pensant que cela pourrait les desservir dans un entretien d’embauche ou face à leur chef, alors que c’est au contraire une force”, développe-t-il.
Une importance allouée aux “carers”
Au sein de Thales Australia, Jean Capdevielle agit en tant que bénévole au sein d’un groupe de travail qui, régulièrement, essaie de mettre en place des actions concrètes pour favoriser l’inclusion. En lien avec des initiatives similaires lancées par d’autres employés de l’entreprise partout dans le monde, des collaborations ont notamment pu être nouées avec des organismes spécialisés pour assurer un processus de recrutement inclusif ou des ajustements au sein du lieu de travail. Lui et son équipe travaillent également sur des ressources et modules d’éducation destinés aux managers, sans oublier l’accessibilité, spatiale comme digitale. “Le fait que l’entreprise nous ‘empower’, cela nous donne l’opportunité de nous engager pour le bien commun, et c’est gagnant-gagnant”. En novembre, un “access et inclusion plan” est lancé au sein de la branche australienne de Thales, en partenariat avec Australian Disability Network.
Jean Capdevielle note une réelle tendance globale en milieu professionnel : “il y a des choses qui se passent un peu partout, surtout à l’échelle de groupes d’employés, et je trouve ça très bien. Les employés sont les mieux placés pour identifier les barrières et les problèmes et faire des propositions ensuite”. Même si, encore aujourd’hui, beaucoup de choses restent à faire. “On y est pas encore”, avoue-t-il, “c’est compliqué pour certaines générations de s’emparer de choses dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence. Avec les jeunes, c’est plus simple, ils sont déjà très sensibilisés. Il faut que les gens qui sont concernés y trouvent leur compte, et que ceux qui ne le sont pas ne voient pas ça comme un fardeau, donc on agit de manière à ce que ce soit ‘win win’ pour tout le monde”.
Au-delà des personnes sujettes à des cas de neurodiversité, Jean Capdevielle axe également son combat sur ce qu’il appelle les “carers” : “ces personnes, souvent des parents, qui s’occupent de leurs enfants autistes ou d’un membre de leur famille handicapé par exemple”. Occupant lui-même ce rôle, orienter l’action en milieu professionnel vers ce groupe de personnes lui paraît primordial. “Tous ces gens là n’ont rien de spécial, mais leur vie personnelle fait qu’ils ont des difficultés supplémentaires”, explique-t-il. “Pour eux, c’est double voire triple journée et pourtant, dans leur travail, ils sont encore totalement performants. Là encore, cela peut être un atout pour l’entreprise”.
Briser le tabou, enlever la honte et mettre en lumière : “il faut ouvrir des discussions, essayer de mettre en place des mécanismes, des règles toutes simples pour faciliter la communication, c’est le meilleur moyen de grandir et de s’adapter”.
L’engagement d’une vie
Mais la lutte pour l’inclusion et la diversité est une bataille constante. En parallèle de son travail, Jean Capdevielle participe à plusieurs évènements en tant que speaker et écrit des articles sur ces sujets, relatant son expérience en milieu professionnel et surtout, en tant que père de famille. “Dans une des conférences sur lesquelles j’ai été invité à parler, j’ai lancé le sujet des ‘carers’ et beaucoup de gens étaient surpris, ne pensant pas que gérer les rendez-vous médicaux, les médicaments, récupérer les enfants en avance à l’école plusieurs fois par semaine, représentaient entre 4 et 5 heures par semaine, dédiées simplement à de la disruption”, détaille-t-il. “Quand je reçois des réactions du type ‘je n’avais pas conscience de ça’, pour moi c’est gagné”.
Passionné par la menuiserie, il n’hésite pas non plus à mettre un pied dans le caritatif. Par l’intermédiaire de son site internet, Jean Capdevielle conçois et fabrique des objets commandés par des particuliers : “quand je les vends, je reverse la partie qui correspond à mon travail à des associations. Je trouve que c’est une manière intéressante de participer à la ‘cause’. Cela paraît presque dérisoire, mais c’est important d’être dans l’action et de s’engager”.
Lauréat des French-Australian Excellence Awards
En novembre dernier, Jean Capdevielle reçoit le prix “Diversité, Inclusion & Gender Equality” des 2024 French-Australien Excellence Awards. “J’étais déjà content d’être nominé, mais le fait de gagner, je ne m’y attendais pas du tout, j’étais assez surpris et un peu gêné, car je n’aime pas trop me mettre en avant”, avoue le sudiste. “Mais d’un autre côté c’est pour une cause dans laquelle je suis pleinement engagé, donc si cette récompense peut permettre de donner de la visibilité, de l’impact au travail qu’on fait et éveiller les consciences, alors c’est une excellente chose et j’en suis reconnaissant”.
Pour les lecteurs souhaitant s’engager dans les causes liées au handicap , Jean Capdevielle recommande de “le faire pour les bonnes raisons”. “Ces dernières années, j’ai le sentiment que certaines causes d’inclusion et de diversité sont énormément mises en avant”, explique-t-il. “Mais j’ai l’impression qu’il peut y avoir parfois un peu d’opportunisme”.
“Se renseigner, parler aux gens, ne pas avoir peur de poser des questions et savoir écouter” : tels sont les conseils de Jean Capdevielle pour les futurs participants aux French-Australian Excellence Awards. “On ne ne peut pas espérer de nos interlocuteurs qu’ils soient honnêtes et ouverts avec nous si on ne l’est pas nous-mêmes”. Surtout, pour lui, chaque petite action peut faire une différence, mais “ce sont des choses qui ne peuvent marcher que sur le base du volontariat et de l’acceptation individuelle. On ne peut pas forcer les gens, donc il faut amener cette connaissance et accompagner cette prise de conscience”.





















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