Derrière le plus grand festival du film français se cache un homme, un attaché audiovisuel de l’ambassade de France, un programmateur passionné, qui jongle entre l’art et le commerce. Rencontre avec Frédéric Alliod, l’architecte discret de l’Alliance Française French Film Festival, un événement qui attire près de 200 000 spectateurs chaque année.
Un festival indépendant, mais pas solitaire
En janvier 2024, une nouvelle entité voit le jour en Australie : l’Alliance Française Festival Limited, société de droit local à but non lucratif, formellement distincte des alliances françaises partenaires. Frédéric y est affecté à plein temps par le ministère français des Affaires étrangères, c’est d’ailleurs la seule contribution financière directe de la France à l’événement. Le reste ? Il faut le trouver. Sponsors, partenariats, levée de fonds : pas un centime de subvention publique australienne ou française ne vient alimenter la machine.
« Je fournis les pièces du puzzle, les grandes orientations, explique-t-il, mais les alliances françaises des six villes capitales ont le loisir de recomposer l’image localement. » Une gouvernance décentralisée, un board présidé par les représentants de ces six alliances, et une coordination nationale assurée par une équipe de quatre personnes. C’est peu, pour un événement qui s’étire sur deux mois, 18 villes et 40 cinémas à travers tout le continent.
Cannes d’abord, Sydney ensuite
Tout commence dès le mois de mai. Frédéric arpente le marché du film, ce volet professionnel méconnu du grand public, où se négocient les droits, s’ébauchent les acquisitions, se décident les destins de centaines de productions. Il rencontre vendeurs internationaux et distributeurs australiens, compare les impressions, anticipe les appétits d’un public qu’il connaît mieux que personne : 77 % australien, 73 % féminin, plutôt CSP+.
Cette année, ce sont 38 films qui constituent la sélection, dont 36 acquis par des distributeurs australiens qui les sortiront en salle après le festival. Car l’événement ne se contente pas de présenter des œuvres : il les propulse. L’an dernier, « Le Comte de Monte-Cristo » ou « En Fanfare » avaient cartonné en festival avant de poursuivre leur exploitation commerciale. Une spécificité rare, qui fait du festival un partenaire stratégique pour les distributeurs, et non une simple vitrine.
L’art de programmer sans s’oublier
Quel est son film préféré parmi les 38 qu’il a sélectionnés ? La question le fait sourire. « Je choisis 38 films, je n’ai pas de film préféré. Et de toute façon, je ne choisis pas pour moi, je choisis pour le public. C’est vraiment un poste où il faut s’oublier. »
Pour 2026, un thème s’est dégagé naturellement de la sélection : le voyage. Géographique d’abord, de l’Égypte avec Le Secret de Khéops à l’Afghanistan de 13 Jours, 13 Nuits, en passant par l’Algérie et le Maroc. Temporel ensuite, entre le Paris des impressionnistes revisité par Cédric Klapisch dans le film d’ouverture Colors of Time, la science-fiction de Dog 51 ou la comédie décalée Cycle of Time. Et littéraire aussi, avec des adaptations des Misérables, de L’Étranger de Camus ou d’un roman d’Amélie Nothomb.
La stratégie est claire : attirer d’abord avec des films grand public, des noms reconnus, des spectacles à la hauteur d’une soirée de gala. Puis, une fois le public captif, lui glisser des œuvres plus exigeantes, moins visibles, qui n’auraient jamais trouvé leur chemin jusqu’aux écrans australiens sans ce coup de projecteur.
Un nouveau record de 199000 spectateurs dans un marché en recul de 15%
La fréquentation des cinémas australiens a chuté de 15 % entre 2024 et 2026 sous l’effet du Covid, de la fatigue du blockbuster hollywoodien et de l’essor des plateformes. L’Alliance Française French Film Festival, lui, a progressé de 6 %. L’an dernier, il a frôlé les 199 000 spectateurs. Un record.
Comment expliquer ce paradoxe ? Frédéric pointe ironiquement vers Netflix et compagnie : « Les plateformes nous ont rendu un service inattendu. Elles ont habitué les gens à regarder des films coréens, espagnols, européens, en version sous-titrée. La barrière psychologique contre le cinéma étranger a sauté. » Résultat : aller voir un film français en salle est devenu moins incongru qu’il y a dix ans.
Mais le festival ne se limite pas au grand public. En coulisses, un programme de projections scolaires qui a touché l’année dernière plus de 11 000 élèves, apprenants de français ou simplement curieux d’une autre culture. Un volet pédagogique que le spectateur lambda ne voit pas, mais qui ancre le festival dans un écosystème bien plus large que le simple divertissement.
La France à portée de verre de vin
Pourquoi les Australiens aiment-ils autant ce festival ? Frédéric y répond sans détour : « Je ne suis pas sûr qu’ils aient une admiration particulière pour le cinéma français. Mais ils ont une vraie francophilie. Et la France, c’est loin et c’est cher. Alors ici, on leur offre une expérience de la France à côté de chez eux. »
Les séances ciné-wine, avec verre de vin inclus dans le billet, plateaux de fromages, ambiance de convivialité, incarnent cette philosophie. Le festival n’est pas qu’une projection, c’est un art de vivre à l’australienne teintée de French touch. Soirée de gala au film d’ouverture, Lady Night, Taste of France, ciné-wine : chaque rendez-vous est pensé comme une expérience sociale autant que culturelle.
« Si vous aimez le cinéma, venez. Si vous aimez la France, venez. Et si vous aimez les deux : jackpot. »
Trois mots, trois conditions, une promesse. Frédéric Alliod n’a pas besoin d’en dire davantage pour résumer ce que le festival représente : une fenêtre ouverte sur la France, accessible à tous, au coin de la rue. Derrière lui, une équipe de trois. Devant lui, 40 cinémas, 18 villes, et un public qui, chaque année, revient. Preuve que l’amour du cinéma français, en Australie, ne faiblit pas.





















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