Le Courrier Australien a rencontré Hélène Tardif, elle nous parle de NOW, une pièce qu’elle a écrite à partir de son expérience d’artiste internationale reconstruisant sa vie et sa carrière en Australie.
Il y a quelque chose de logique dans le fait qu’une actrice ayant vécu à Paris, Sydney, en Inde, aux Philippines et à Melbourne écrive une pièce sur la construction de nouveaux mondes. Hélène Tardif a passé sa vie à franchir des frontières, géographiques, culturelles et créatives. Et son dernier projet, NOW, ressemble à l’aboutissement naturel de ce parcours à la fois agité et en perpétuelle quête de sens.
Elle a commencé à jouer professionnellement à Paris, même si elle vous dira que sa carrière a démarré bien plus tôt. « J’ai fait mes premières apparitions comme figurante à 6 ans », dit-elle en riant. Mais à 30 ans, elle se retrouve à un carrefour. Son installation à Sydney la confronte à une réalité que connaissent bien de nombreux artistes étrangers : avec un accent, les portes restent fermement closes. « On me l’a clairement fait comprendre », dit-elle, avec pragmatisme plutôt qu’amertume. S’ensuivront plus d’une décennie passée à l’étranger, entre l’Inde et les Philippines, une période qu’elle décrit comme une vie vécue de l’intérieur d’un film.
Recommencer à cinquante ans
Lorsqu’elle revient finalement en Australie pour s’installer à Melbourne, elle arrive avec deux jeunes enfants, un mariage sous tension et un sentiment diffus de déracinement qu’elle n’arrive pas tout à fait à nommer. « Il y avait une profonde aspiration à quelque chose, sans que je sache vraiment à quoi. »
La réponse arrive de façon inattendue, par le biais d’enregistrements de livres audio et d’une méthode de français destinée aux lycéens. En les enregistrant, elle sent quelque chose se remettre en place. Puis le Covid arrive et, pour elle du moins, apporte un cadeau improbable. Alors que Melbourne traverse l’un des confinements les plus longs au monde, des artistes professionnels envahissent la ville avec des ateliers gratuits en ligne. Elle renoue avec sa pratique, crée, et se reconstruit peu à peu au sein de l’écosystème théâtral local : théâtre communautaire, courts métrages d’étudiants, productions de Macbeth avec la Eagle Nest Theatre Company. « J’ai réalisé que c’était possible, même avec l’accent, quand on le veut vraiment. »
La pièce NOW née d’un casque
C’est pendant le confinement que germent les premières graines de NOW. Hélène Tardif observe son fils aîné, atteint du syndrome d’Asperger, traverser la période Covid grâce à son casque de réalité virtuelle, fréquentant des bibliothèques virtuelles aux États-Unis, socialisant avec des gens aux quatre coins du monde. Là où d’autres voient un motif d’inquiétude, elle opère un glissement de perspective. « Je me suis dit : pourquoi aurais-je peur ? C’est une façon pour lui de créer un nouveau monde. »
La pièce naît de cette question. NOW se déroule dans un futur proche, ou peut-être dans un présent très actuel, où un monde virtuel offre une liberté de jugement, de violence et de contrainte. Le titre lui-même est un acronyme : N(urture) O(thers) W(orldwide), soit « prendre soin des autres à travers le monde ». « Beaucoup de gens disent que ma pièce est futuriste », dit-elle, « mais je pense que ce monde est déjà là. Ils refusent simplement de l’accepter parce qu’il leur est trop étranger et qu’ils ne sont pas invités à y entrer. »
La pièce n’esquive pas non plus les tensions plus intimes. En parallèle de sa réflexion sur la technologie et les conflits de générations, NOW explore les fissures au sein d’un couple, le désarroi silencieux d’hommes approchant la quarantaine qui ne savent plus où ils en sont tandis que le monde se dérobe sous leurs pieds. « Je dis à un moment dans la pièce que lorsqu’on sent qu’on n’est pas à sa place, c’est une porte ouverte pour accepter qu’un jour on mourra. » C’est le genre de réplique que seul quelqu’un ayant beaucoup vécu peut écrire.
Du théâtre sans moyens, mais sans compromis
Monter une pièce sur la réalité virtuelle sans budget pharaonique pourrait sembler contradictoire, mais Hélène Tardif et ses collaborateurs ont trouvé quelque chose de plus inventif que le spectacle. Un scénographe a bâti un univers à partir de cravates réversibles et de tissus transparents. Des casques ornés de minuscules lumières permettent de distinguer les comédiens dans une quasi-obscurité. Un ami musicien a créé un paysage sonore qui enveloppe toute la salle. « Le public est la réalité virtuelle », dit simplement Tardif. « Le monde normal est vide. »
Le résultat est un théâtre qui refuse la passivité. Il n’est pas rare que le public intervienne, rie ou pleure, parfois dans la même soirée. « J’avais une personne qui pleurait et une autre qui riait en disant « oh mon dieu, c’était incroyable » », se souvient-elle. « C’est pour ça que j’appelle ça une dramédie. » Ce qui la touche le plus, cependant, ce sont les spectateurs qui reviennent, ceux qui ont vu une version antérieure et qui font le chemin des mois plus tard rien que pour la revivre.
Un rêve plus grand qu’une seule scène
NOW est mis en scène par Marion Arditti, une compatriote française avec qui Helene Tardif a noué un partenariat créatif durable. Autour d’elles gravite une équipe soudée : Andrew Drava, comédien et l’un de ses tous premiers lecteurs qui n’a jamais quitté le projet, ainsi que Tomas Gerasimidis, musicien et créateur lumière. Ensemble, ils incarnent le type de communauté créative multiculturelle qu’Australie est, selon elle, idéalement placée pour encourager, et qu’elle ne célèbre pas encore assez.
Son ambition est claire : un petit espace théâtral où les histoires pourraient être racontées dans toutes les langues, pour toutes les cultures. « L’Australie est tellement riche et tellement diverse », dit-elle. « J’aimerais voir naître un petit espace capable d’accueillir toutes les cultures. » Puis elle ajoute quelque chose qui ressemble moins à un argument de vente qu’à un appel du coeur : « Le théâtre existe en Australie, il est formidable, et les gens doivent venir nous soutenir. Sinon, nous n’existerons plus, et les histoires ne seront plus racontées. »
Pour ceux que ça ne suffit pas à convaincre, Hélène Tardif a une dernière promesse simple. NOW dure une heure. La pièce ne vous fera pas vous sentir bête. Elle vous fera ressentir quelque chose. « C’est une petite aventure », dit-elle. « Allez voir si vous aimez, vous passerez une belle soirée. »
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