Marie Gittard est calédonienne. A Sydney depuis plus de trente ans, c’est une figure incontournable du milieu associatif français en Australie. Dès le début de la crise du Covid-19, elle s’est mobilisée jour et nuit pour venir en aide aux Français, et plus particulièrement aux Calédoniens bloqués en Australie. Elle nous fait part de son expérience.
Le 20 mars dernier, le gouvernement néo-calédonien interrompait toutes les liaisons aériennes. Comment avez-vous réagi à cette annonce ?
C’était une mauvaise surprise ! Plus de 400 Calédoniens se sont subitement retrouvés bloqués en Australie. Quasiment au même moment, l’Australie a fermé à son tour ses frontières. J’ai su immédiatement que la situation allait être très compliquée, non seulement pour les quelques centaines de Calédoniens présents sur le territoire australien, mais plus largement pour les milliers de Français bloqués dans le pays, dont beaucoup ont vu leurs ressources financières disparaître avec la crise.
Avec un groupe d’une vingtaine de bénévoles, nous avons donc décidé de nous mobiliser pour faciliter le relais des informations du Consulat Général et de l’Ambassade de France. Il fallait avant tout trouver des solutions pratiques d’hébergements et de transports pour venir en aide aux milliers de français, de France et de Nouvelle-Calédonie qu’ils soient touristes, étudiants ou Working Holiday Visas. Notre action fut aussi large que possible pour venir en aide à tous les français en difficulté en Australie. Mais elle a été adaptée de manière spécifique à chaque groupe.
Les cellules de crise mises en place par l’Ambassade et le Consulat de France ont vite été saturées, comment avez-vous remédié à ce problème ?
Notre chaîne de solidarité s’est mise en place pour assister les cellules de crise proposées par l’Ambassade de France à Canberra, le Consulat Général à Sydney et les autorités calédoniennes. Malgré des rotations en continu, leurs standards téléphoniques ne peuvent absorber les milliers d’appels qu’ils pouvaient recevoir il y a quelques semaines. Nous avons donc créé des groupes WhatsApp pour chaque État d’Australie. La majorité de ces groupes, vite remplis, en particulier par les jeunes étudiants et voyageurs en difficulté, ont été dédoublés pour permettre à tous de les rejoindre. Le 21 mars, deux groupes WhatsApp spécifiques pour la Nouvelle-Calédonie ont aussi été ouverts. Il était nécessaire de créer des groupes différents car chaque Etat établit ses propres mesures.
Nous avons été contactés par des familles, des personnes âgées, des jeunes backpackers, qui faisaient face à des problèmes divers et variés. La première chose à faire consistait à mettre en place un relai d’informations. Etant moi-même originaire de Nouvelle-Calédonie, je me suis naturellement concentrée sur l’assistance aux retours vers Nouméa. Avec mon mari, nous avons aidé à recouper les informations et à consolider les listes de rapatriement pour élaborer une base de données avec le délégué de la Nouvelle-Calédonie, Yves Lafoy, basé à l’ambassade de France à Canberra et le Service de la Coopération Régionale et des Relations Extérieures (SCRRE). L’équipe de bénévoles s’est alors concentrée sur les milliers de questions relatives aux vols, visas, emplois, rapatriements…
A ce jour, plus de 50.000 interactions ont été enregistrées sur les groupes. Notre équipe a assisté le Consulat Général sur le suivi des vols de rapatriements, trois en direction de la France (de Perth, Sydney et Melbourne) et quatre de Sydney à Nouméa.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour organiser ces rapatriements ?
Pour Nouméa, nous savions qu’il y aurait plusieurs vols et qu’il n’y aurait pas beaucoup de places à chaque fois car des mesures sanitaires très strictes devaient être respectées. Il est aussi vite apparu que les vols de rapatriement partiraient exclusivement de Sydney. La délégation de Nouvelle-Calédonie a alors délivré des certificats tenant lieu de laisser-passer aux passagers pour leur permettre de traverser les frontières des Etats australiens, fermées je le rappelle, pour rejoindre Sydney.
Beaucoup de vols intérieurs étaient supprimés. Nous avons donc organisé des locations de voitures et des covoiturages. J’ai aussi négocié un hébergement à l’hôtel à côté de l’aéroport de Sydney où les passagers se retrouvaient avant le départ. J’ai rencontré chaque groupe à l’hôtel la veille des départs. Il y a eu 5 vols entre Sydney et Nouméa. Un vol de rapatriement a été reporté à la dernière minute. Les passagers avaient l’obligation de se procurer un masque et un thermomètre. Or, en pleine crise, les pharmacies n’en avaient plus.
Après plusieurs semaines d’attente, certaines personnes se sont retrouvées en situation financière précaire (manque de ressources, carte de crédit bloquée…). Des problèmes médicaux ont aussi nécessité des interventions urgentes.
Pour les trois vols vers Paris, le Consulat Général a géré les listes de passagers et nous avons apporté notre aide à certains cas difficiles. Plusieurs bénévoles ont également aidé le personnel du Consulat lors des enregistrements à l’aéroport. Sur les groupes WhatsApp, les questions étaient multiples par rapport aux possibilités de déplacements en Australie mais aussi une fois arrivés en France. Quels vols internes ou trains circulaient encore ? Comment acheter ses billets ?
Dans quel état d’esprit se trouvaient les personnes à qui vous êtes venu en aide ?
Il a fallu rassurer les personnes en attente sur les délais et les solutions en préparation. Mais les groupes WhatsApp ont permis aux personnes de communiquer entre elles. Les passagers des premiers vols de rapatriement ont beaucoup communiqué sur leurs expériences du retour. Pour Nouméa, les premiers rentrés ont échangé sur les conditions de quarantaine à Nouméa, ce qui a rassuré les personnes toujours en attente en Australie.
Nous avons dû faire face à des cas difficiles. Je pense notamment à une personne en manque de médicaments. L’Ambassade a réussi à organiser un rapatriement par avion privé en urgence.
Après trois mois de gestion de crise, je garde des contacts directs avec certaines personnes avec lesquelles j’ai particulièrement échangé. Beaucoup continuent à me faire part de leur expérience de retour au pays.
Y-a-t-il encore aujourd’hui des Calédoniens bloqués sur le sol australien ?
Des Calédoniens sont toujours en Australie, certains par choix (étudiants, binationaux) et d’autres en attente d’une reprise de vols commerciaux entre la Nouvelle-Calédonie et l’Australie.
Les groupes WhatsApp sont toujours ouverts. S’il y a toujours des échanges sur les groupes des différents Etats, il n’y en a que peu aujourd’hui sur les groupes spécifiques pour la Nouvelle-Calédonie, maintenant que les rapatriements sont terminés. Je reçois encore des demandes directes qui sont gérées au cas par cas. Nous avons depuis créé d’autres groupes plus spécifiques à ceux qui sont restés en Australie : recherches d’emplois, questions de visas ou de santé. Ces groupes sont très actifs.
Comme tout le monde, nous espérons qu’il n’y aura pas de seconde vague d’infections, que les frontières entre nos pays pourront rouvrir et que l’économie se remettra aussi vite que possible de cet électrochoc tout en ayant tiré des leçons nécessaires pour une civilisation plus durable et responsable. Notre groupe maintenant présent et opérationnel dans chaque État d’Australie restera actif et engagé pour continuer ses actions d’entraide et solidarité auprès de nos concitoyens. Forts de cette expérience, nous savons maintenant que nous sommes des acteurs de terrain et nous nous réjouissons de futures collaborations avec nos institutions et nos concitoyens.
Que retenez-vous de ces trois derniers mois ?
Cette expérience fut très riche en contacts et enseignements. Bien entendu, je n’avais jamais fait face à une telle situation et j’ai beaucoup appris sur les difficultés politiques et logistiques engendrées. Le réseau d’entraide et de solidarité mis en place est maintenant solide et soudé. Les chaleureux remerciements exprimés par beaucoup nous ont beaucoup touchés. A mon tour, je profite de cette communication pour remercier notre Ambassadeur, notre Consule Générale et leurs équipes pour leur confiance et la collaboration très positive durant toute cette période difficile. Du fond du cœur, je remercie aussi tous les bénévoles qui se sont lancés dans cette aventure avec moi !
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