A la veille de son départ, l’ambassadeur Pierre-André Imbert se confie sur deux ans et demi d’un mandat qu’il qualifie lui-même d’« expérience transformante ». Entretien avec un homme pressé, mais heureux.
C’est dans l’intimité des dernières heures, la dernière journée avec ses enfants, les bagages encore à boucler, que Pierre-André Imbert a accepté de se prêter au jeu de l’interview. Un homme pressé, certes, mais un homme visiblement comblé. Comblé d’avoir servi. Comblé d’avoir construit. Et touché, profondément, par ce pays qui l’aura accueilli avec une générosité qu’il n’attendait pas.
Incarner la France : un honneur, une responsabilité, un plaisir
Premier poste d’ambassadeur pour Pierre-André Imbert, l’Australie aura été bien plus qu’une mission diplomatique. « Incarner la représentation de la France, c’est à la fois un honneur, c’est très puissant, et je trouve que ça confère une grande responsabilité qui était pour moi un vrai plaisir », confie-t-il d’emblée. Ce qui l’a le plus surpris ? Le dynamisme de la communauté française en Australie, qu’il n’imaginait pas à cette échelle avant d’y arriver.
« Sur le plan personnel, ça a été bien au-delà de mes attentes, en termes de qualité de la relation nouée avec les Australiens, les Français, et puis de la qualité de la vie en Australie. C’est un pays accueillant, un pays où les gens sont ouverts. »
Son mandat s’est pourtant ouvert dans un contexte particulièrement difficile. La crise Covid avait paralysé les échanges pendant de longs mois, rendant les déplacements quasi impossibles et isolant la communauté française dans un pays alors hermétiquement fermé au monde. Puis était venue l’affaire des sous-marins qui avait laissé des traces profondes dans la relation franco-australienne. « On sait tous à quel point ça a été traumatique et difficile à vivre pour la communauté française en Australie », reconnaît-il.
C’est dans ce contexte de reconstruction qu’il a pris ses fonctions, avec une mission claire qu’il s’est appropriée pleinement : « Replanter le drapeau français partout. » Et pour cela, il a choisi une approche aussi simple qu’efficace, tendre un miroir. Un miroir à la communauté française d’abord : « Regardez, vous êtes là depuis plusieurs siècles, vous êtes très dynamiques. » Un miroir aux Australiens ensuite : « Du matin au soir, vous mangez français, vous buvez français, vous transportez français, vous êtes défendus par les entreprises françaises. La France est là, parmi vous, avec vous. »
Chef d’orchestre d’une relation profondément renouvelée
Le bilan de ces deux ans et demi est, à bien des égards, remarquable. Inscrites dans la feuille de route signée entre la France et l’Australie, ces réalisations témoignent d’une ambition concertée et méthodique. L’ouverture du nouveau consulat général à Melbourne a renforcé la présence consulaire française dans le sud du pays. La création du FACET, le France-Australie Centre pour la Transition Énergétique, a donné un cadre institutionnel à la coopération sur les enjeux énergétiques et climatiques. La FACEF, la France-Australie Fondation pour les Échanges Culturels, est venue consolider les liens humains et intellectuels entre les deux pays.
Enfin, le premier investissement français dans le lithium du Northern Territory et l’avancée décisive vers la signature de l’accord de libre-échange UE-Australie viennent compléter un tableau d’ensemble saisissant. « On a réussi à passer de l’idée à la concrétisation en moins de deux ans », souligne-t-il, visiblement fier du travail collectif accompli. Car c’est bien là l’image qu’il retient de son mandat : non pas celle d’un homme seul à la manoeuvre, mais celle d’un chef d’orchestre entouré de « musiciens talentueux et dévoués ». L’ambassade de France, la communauté des affaires, les associations, les institutions centenaires comme l’Alliance française, la Chambre de commerce franco-australienne, ou encore Le Courrier Australien : tous ont joué leur partition dans cette dynamique collective. « C’est à ça que vous voyez la force d’une communauté et la résilience d’une relation : cette capacité à répondre présent quand vous menez de beaux projets. »
La relation franco-australienne repose, selon lui, sur des fondations solides et profondes. Plus de deux siècles d’histoire partagée. La plus longue frontière maritime commune entre deux pays au monde. Des valeurs démocratiques profondément convergentes. Et aujourd’hui, une relation politique au plus haut niveau, entre le président Emmanuel Macron et le Premier ministre Antony Albanese, qui se traduit concrètement, que ce soit sur le dossier ukrainien, dans le détroit d’Hormuz, ou face aux défis climatiques dans le Pacifique.
Les entreprises françaises comptent aujourd’hui pour près de 100 000 emplois en Australie, dans des secteurs aussi variés que l’énergie, le transport, l’agroalimentaire ou la défense.
Les minerais critiques : un enjeu stratégique partagé
Parmi les grands chantiers de la relation bilatérale, Pierre-André Imbert insiste particulièrement sur la question des minerais critiques, lithium, cobalt, terres rares, dont l’Australie est l’un des premiers producteurs mondiaux.
« Nous devons travailler ensemble pour éviter que d’autres pays utilisent ces minerais et leur capacité de raffinement comme une arme au service de leur expansion et de leur puissance », avertit-il.
Un enjeu de souveraineté industrielle et technologique qui dépasse largement le cadre bilatéral, et sur lequel France et Australie ont, selon lui, tout intérêt à avancer ensemble.
Protéger la démocratie : un combat commun
Au-delà de l’économie, l’ambassadeur identifie un autre terrain d’action prioritaire pour les années à venir : la protection du modèle démocratique face aux nouvelles menaces que constituent la désinformation, les ingérences étrangères et les dérives de l’intelligence artificielle.
« Nos élections, notre cadre démocratique peuvent être mis en danger si on ne régule pas », prévient-il. Et de citer en exemple l’interdiction australienne des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, une initiative que la France a depuis reprise à son compte. « On a des valeurs communes avec l’Australie. Sur cet enjeu essentiel qui préserve notre mode de vie et notre modèle démocratique, on a beaucoup à faire ensemble. »
Une image forte : L’attentat de Bondi
Si l’ambassadeur devait résumer son mandat en une seule image, ce serait celle du lendemain de l’attentat antisémite de Bondi. Dans ce moment de deuil collectif, il a vu refleurir la solidarité que les Australiens avaient manifestée, dix ans plus tôt, au lendemain des attentats du Bataclan.
« C’est toujours dans les événements tragiques aussi qu’on retrace la solidité des liens. Au moment du terrible attentat antisémite de Bondi, j’ai eu en mémoire la solidarité que les Australiens avaient affichée au moment des attentats terroristes du Bataclan. Et pour vous dire, unis par l’histoire et unis par les valeurs, à ces moments-là en fait, on se tourne vers ceux qui nous sont proches et c’est ces images de compassion et de respect et de soutien qui arrivent. Pour moi, c’était une image forte d’être ensemble et de se rappeler ces dix ans d’intervalle que nous sommes vraiment des pays, comme on dit, « like-minded », mais au sens le plus profond du terme. »
Une famille épanouie, un pays aimé
L’expérience australienne aura aussi été, pleinement, une aventure familiale. « Pour ma famille, je dois dire que ça a été une expérience extraordinaire », confie-t-il. « Ils ont eu le bonheur d’être extrêmement bien accueillis en Australie. C’est un pays d’immigration et on le sent quand on arrive. Tout est fait pour que, d’où que vous veniez, vous puissiez vous intégrer à la société et en comprendre les ressorts. Et puis les relations entre les gens sont des relations apaisées. »
Pour ses enfants en particulier, il retient deux choses. D’abord, une école franco-australienne qui « amenait le meilleur des deux systèmes » et des rythmes scolaires qu’il qualifie de « parfaits ». Ensuite, une transformation inattendue : « Ils sont devenus de vrais sportifs, ce que leur père ne pouvait pas leur donner. Ils adorent, et maintenant ils sont passionnés par le sport comme de vrais adolescents australiens. »
Quant à lui, la réponse est simple : « J’adorerais y revenir, et je pense que je reviendrai. »
Son message à la communauté française
À quelques heures de quitter le pays, Pierre-André Imbert a un message simple, sincère et porteur : « Soyez fiers de votre appartenance française et de votre ancrage en Australie comme vous l’êtes. Continuez à développer ces échanges et faites vivre vos talents. Faites venir davantage de talents français pour découvrir l’Australie. »
Car c’est là, au fond, sa conviction la plus profonde : la communauté française d’Australie est un pont. Un pont lointain, la métropole est à l’autre bout du monde, mais un pont vivant, solide et porteur d’avenir. « Moi, je les regarderai de l’autre côté du pont. Mais je crois que ce pont a un avenir très fort. »
Le Courrier Australien remercie chaleureusement l’ambassadeur Pierre-André Imbert pour sa générosité, son soutien constant à notre journal et à l’ensemble de la communauté francophone d’Australie tout au long de son mandat.





















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