Placez un disque d’Antonin Dvořák sur la platine, oui, un vinyle à l’ancienne, pour observer le bras articulé glisser sans effort sur la tarte noire. La Sérénade pour cordes de Dvořák vous emportera, tels les patins à glace de la jeune Agathe, vers une enfance révolue où elle et sa sœur, Vera, étaient inséparables. Il y a une raison à cela : Vera est aphasique. Depuis l’âge de 6 ans, elle n’a plus prononcé un mot. Ainsi, Agathe a longtemps été chargée de s’exprimer pour elle, de devenir sa voix. Ces deux sœurs, qui partageaient les mêmes timidités et craintes vis-à-vis de la vie sociale, étaient unies par leur langue faite de silence et de cris. On les imagine, plus jeunes, se donnant du courage l’une à l’autre grâce à cette proximité qui les unissait, cette incapacité à vivre pleinement dans le monde qui les entourait.
Mais tout cela, c’était avant.
Avant le départ de leur mère.
Avant la fuite d’Agathe aux États-Unis.
Avant le décès de leur père.

Ainsi, quinze ans plus tard, Agathe et Véra se retrouvent pour vider la demeure du Périgord où elles ont grandi. Agathe vient de New York, Vera de Périgueux. Tout est dit. Entre elles, un silence profond, que Dusapin sonde avec délicatesse et subtilité sur 140 pages, revisitant leur passé commun, leurs blessures partagées, sous l’influence de George Perec, car Agathe est dialoguiste/scénariste et doit adapter “W ou le souvenir d’enfance” pour une série en 6 épisodes (le 6, encore).
L’enfance d’Agathe et Vera, c’est une atmosphère qui persiste à l’âge adulte, dans leur vie d’aujourd’hui. Une ambiance dérangeante où les deux rescapées de la vie s’observent, se jaugent, se jugent. Vera est muette, on ne sait pas vraiment pourquoi, mais on imagine un traumatisme familial, un départ, peut-être celui de leur mère ; quant à Agathe, elle semble un peu perdue. Ses récentes recherches sur internet comprennent « grossesse avant après », « vidéo Perec », « météo Périgord », « est-ce qu’il m’aime encore ». Surtout, elle a perdu un père, un bébé, un amoureux (Irvin), et sans doute beaucoup d’elle-même en chemin.
“Je sais qu’Irvin m’en veut. Je l’ai blessé par mon silence. Sur les forums, je lis qu’il faut écrire, donner un prénom. Faire exister. L’idée me semble affectée. Pourtant, je passe des heures à chercher des conseils. Je me trouverais ridicule de m’adresser à un être qui n’est rien pour moi, que je n’ai pas voulu. De toute façon, je ne te voulais pas. Tu n’es rien. Tu n’as rien été. Je dois cesser de lire ces choses car plus je le fais, plus j’entends : qui aurais-tu été ? Aurais-je su t’aimer ? Je n’ai pas eu à décider, mon corps l’a fait pour moi.”
Sa petite voix la maltraite, mais ça sert à ça, une petite voix. “Il m’était arrivé, dans le désir, de lui demander de jouir en moi. Une part de moi voulait être enceinte, je crois, pour l’expérience. Mais on ne tombe pas enceinte pour voir ce que ça fait, ma grande, ironise encore ma petite voix.” Une petite voix, c’est la partie immergée de la conscience, la rançon de ce dont on n’est pas fier. Pour moi, “Le Vieil Incendie” résume cela : l’histoire des comptes que l’on règle avec les autres et avec soi-même – ou pas – et qui pourrait finalement se résumer par cette phrase d’écrivaine sensible qu’Elisa Shua Dusapin est assurément : “Tu sais, il y en a qui disent que c’est quand on aime le plus, qu’on dit les choses qu’on pense le moins.”
“Je t’aime moi non plus”, comme dirait l’autre. C’est toujours le même refrain qui revient, malgré les années qui passent. Un leitmotiv, un mantra, une ritournelle. Un vieil incendie ravivé par la peur éternelle de dire : “Je t’aime”.
Olivier Vojetta
Note : J’aurai le plaisir de recevoir Elisa Shua Dusapin lors du dernier Philo Bistro de l’année, à l’Alliance Française de Sydney. Ce sera le mercredi 13 décembre et les inscriptions se font à ce lien : https://www.afsydney.com.au/whats-on/philo-bistro/





















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